Pour continuer le travail commencé sur le sujet Grandir avec une mère dépressive j’ai décidé d’écrire une lettre à la jeune fille que j’étais.

Très chère Cathy,

Me voici. Je sais, j’ai trainé… Y’a déjà longtemps que tu m’attends ! 

T’avais entre quatorze et dix-neuf ans et c’est emmitouflée dans un gant de crin que tu abordais cette escalade périlleuse.Terminées les études. Echec. A quoi bon !  J’entends encore tes rêves de grandeur, tes rêves artistiques rejoindre les oubliettes du château. Si jeune, ils étaient déjà secs. Devant, tout résistait, t’avais raté les marches sur lesquelles j’essaye d’avancer aujourd’hui. La beauté avait chuté dans le magma bouillonnant du « no futur »… Impossible de grimper par cet escalier miné qui sans aucun doute te conduirait sur les mêmes plateaux ingrats que ceux investis par ta mère. Rien… Il n’y avait rien devant ! Je capte juste ce « non » qui clignotait comme mille sirènes de voiture de police à la poursuite d’un dangereux malfaiteur. Ce « non » plus que tout voulait se dire, s’écrire sur cet immense mur de la vie qui s’élevait face à toi. Ce « non » à la femme dépouillée d’elle-même qui gisait tout là-haut dans le miroir du futur. Ce « non » qui résonne, empoisonne, questionne, mais ce « non » qui, je le comprends ce soir, porte en lui tout le sens de cet écrit. Chaque mot est inscrit sur l’une de ces marches réhabilitées. La vie aurait-elle pu s’insinuer quelque part si tu avais accepté de monter l’escalier en apprenant sagement tes leçons, en te conformant au pré carré dans lequel ta maman avait déjà sombré ? N’aurais-tu pas encore enseveli plus profondément la chercheuse d’or qui s’ignorait ? 

Quand j’observe certain de tes amis qui sont montés sans discussion, la cravate nouée, le cœur en perdition, et qui errent aujourd’hui dans des cages d’illusion, je me demande… Qui serais-tu devenue si t’avais réussi autre chose que le vivant ?  

 Bien sûr, pour survivre, il te fallait en ce temps-là atténuer, compenser, te bâtir malgré tout dans ces latitudes souterraines. Une seule issue se profilait : les amis. Une ribambelle d’amis autour desquels tu tentais surtout de remplir cette immensité de vide opaque. Tu cherchais dans leurs yeux, amis de ce temps-là, la prunelle du silence ; dans leurs cœurs, l’archipel de l’espérance… Tu exigeais le « GRAND TOUT » ! Ils devaient te sauver, être tout en même temps : un père, une mère, un ami, un amant. Du haut de leurs quatorze dix-neuf ans, c’était bien autre chose qu’ils avaient a t’offrir. Alors d’échec en échec, d’altération chimique en recherche oblique, de crise en crise, t’as fini par poser tes valises sur un quai rassurant. Une autre famille. Celle du copain. Le Papa, la Maman, Zouky le chien. Le tout installé dans un confortable pavillon banlieusard. Tu t’es immergée dans ce bain de famille ! 

Pas de grand piano noir cette fois, mais la bonne odeur de la purée pomme de terre grand-mère, de la soupe de légumes du dimanche soir et des crêpes fourrées d’amour maternel suffisait amplement. C’était une vraie famille qui travaille, mange à heure fixe, se fait des cadeaux. Le Papa bricoleur qui achète des voitures et enseigne sa morale, pas trop, juste ce qu’il faut. Une surface lisse, un écran plat. Un havre de sérénité tout à fait indiqué pour restaurer la jeune fille saccagée !

Tu le croyais…

Mais pour combien de temps ?

Le temps de sentir craqueler le sol sous tes pieds, que le bip- bip de l’ennui clignote quelque part là-haut dans ton cerveau…

Cette vie-là ne jouissait pas des qualités requises pour accomplir ton petit bout de route. Les longues heures à écouter son ruissellement en toi, te chuchotaient la direction d’une autre vallée. L’odeur du canapé en cuir de la tante Hélène de Saint-Cloud tant désiré à l’époque te portait vers la nausée et la mélodie du grand piano noir du tonton te déchirait tes tympans. Tandis que des farandoles de mots accostaient timidement sur tes rives, tu sentais l’appel d’un vol d’hirondelles te guider vers un nouveau chant. ta vie habitait déjà ailleurs, planquée quelque part dans le secret des guitares, des décors et des mots qui te prenaient par la main. 

La « p’tite Indienne de Gennevilliers » allait naître sous la plume, par la voix de Manu, jeune poète chanteur amoureux d’une amazone en quête du « pays des loups qu’ont pas d’collier autour du cou ». Ton « ch’val t’attendait en bas, dans la cour de l’escalier A »… Tu l’as enfourché, fougueuse, pour rejoindre l’autre côté du canyon. Traversant ces prairies sauvages,  tu as bu le nectar du rire, de la poésie, déserté les repas de famille pour bafouiller sur les planches, te vautrer dans les livres tout en chevauchant les intellos qui te tournaient les pages !  

Tu as semé sur ton passage quelques vers, quelques brouillons de vie plutôt exaltants…

Mais les graines de mots étaient sans doute bien trop chétives à l’époque pour avoir l’audace de naître, de s’épanouir à la lumière du jour face aux monstres antiques hurlant en toi. Ces esquisses ont été bien vite ensevelies sous la glaise. Qui aurait pu croire qu’un jour tu retrouverais leurs traces… 

Tu as donc rangé ton cheval à l’écurie et oublié ce zeste de bonheur, de créativité. 

Ton galop était peut-être trop rapide, mais « le pays des loups qu’ont pas de collier autour du cou », tu ne l’as pas rencontré ou alors juste frôlé. En tout cas, pas assez pour enterrer le tien de collier, la laisse même, c’est bien plus tard que je l’ai compris…

Alors, ma petite sauvage adorée, ma perle, mon soleil, celle qui a traversé toutes ces tempêtes, nager en eau trouble,  pagayé dans les rivières déchainées à un âge ou l’on devrait barboter dans la joie et l’insouciance,  sans jamais renoncer. Aujourd’hui, depuis le futur, depuis ton futur, je t’accueille, je t’ouvre grand mes bras. je t’offre tant de fous-rires, puis de la joie, un océan profond de légèreté dans lequel s’ébattent quelques poissons multicolores qui te guide vers demain. Je t’offre le Togo, ce joyau qui va illuminer ta vie, qui trône majestueux en son centre, je t’offre l’art, la couleur des mots qui transcende, le chant de l’écriture, je t’offre celui qui est devenu homme, ton fils… Tu l’aurais imaginé, lui, un instant, ce beau jeune homme qui commence à explorer les sentiers de la vie avec cette énergie que tu lui as transmise… J’éclaire ton chemin, j’ouvre la voie, je dégage ronces et terrain boueux, j’assèche les marécages, je disperse les oiseaux de malheur, les tristes fantômes, les sorcières maléfiques qui non contente de s’acharner sur ta maman, aurait voulu que tu la suives dans les méandres des ombres. 

Je t’offre le silence, ce silence du dedans qui ouvre les portes des mondes inspirés…

Allez, viens vers moi, vers toi… avance sereinement, tu es protégée, régénérée par ce souffle divin qui me pousse vers moi, vers toi…

Je t’aime

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