Je me lance, je vous livre à nouveau un texte extrait de mon premier bouquin : « dans une chambre secrète » (j’ai publié l’arrière-grand-père et le naufrage)
En fait, je l’ai envoyé un peu comme ça vite fait sur Short édition et ils l’ont sélectionné pour la compét’ de l’été dans le classement histoire « très courte ». Donc, si vous pouvez bien sûr le lire et si le texte vous plait votez pour pour lui, je vous en serai reconnaissante…

Voici le lien :La vieille dame

Short Edition / Histoire très courte/ Compet’ été 2017Cathy Franchel

 

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J’entre dans sa vie comme sous un édredon de plume un soir d’hiver…

Je la revois du haut de ses soixante-huit ans ouvrir ses bras généreux vers le bébé d’un mois et demi que j’étais.
Je me revois l’accompagnant jusqu’à son dernier souffle, lui donnant son repas à la petite cuillère comme elle avait elle-même procédé vingt-cinq ans plutôt. Sur ses genoux, nous chantions doucement : « au beau pays de cocagne, on a construit un chemin de fer, qui traverse la campagne entre deux rangs d’arbres verts… »
La fenêtre juste derrière avec les rideaux crochetés. Le poêle à charbon avec le vieux fer à repasser en fonte. Le silence des gouttes d’eau de pluie tombant dans le seau pour les recueillir comme l’enfant recueille un oiseau blessé. Pourquoi ? Je ne m’en souviens plus, mais l’eau de pluie, c’était très important.
Et le cagibi tout noir, le placard à balais minuscule, dans lequel elle m’embarquait avec elle quand l’orage faisait rage comme si là, au fin fond du plus sombre, la foudre, la mort, n’avait pas eu idée de venir nous chercher. Cet espace de repli, aujourd’hui je le chéris, quand tout à coup la tempête surgit, quand je ne vois plus rien, que le brouillard épais trouble mon existence, je retourne dans le noir du placard ; je me sens réconfortée.
Tiens, voilà le facteur « moustache », le père Fouettard du quartier. Un monstre géant ou peut-être le loup du petit chaperon rouge debout sur le perron, dans l’encadrement de la porte. La sonnette retentissait, je courais me planquer sous ses deux étages de tabliers tout chaud attendant que la porte se referme, de le voir s’en retourner satisfait d’avoir proféré sa grosse blague matinale, terrifiante.
Plus tard, je l’ai souvent retrouvé incarné en gardien d’immeuble, de square, d’école, en voisin mal luné, vieux loup de mer en mal ou en quête d’amour vociférant à tout bout de champ contre le vivant.
Puis encore, les gaufrettes au chocolat de Valentine, la grosse dame morte de l’appendicite à 80 ans. Un océan de vie, Valentine. Quand elle passait le portail du jardin pour rendre visite à sa copine, sa générosité était déjà dans la cuisine. Les gaufrettes qu’elle m’offrait sentaient le cœur.

Parfois, cette vieille arrière-grand-mère me contait sa longue vie, je sentais alors la lourdeur réaliste de Zola : le ventre de Paris, l’assommoir. La lumière effleurait très rarement son visage.
Une misérable histoire. La noirceur des fumées d’usine. Une maman décédée trop tôt. Une enfance ailleurs, loin des senteurs de tendresse. Les deux guerres ; un mari qu’elle n’aimait pas ; une fille qui semblait la haïr sans qu’elle comprenne pourquoi.
C’était difficile à supporter pour la jeune fille que j’étais, ce regard porté sur son histoire, sur ces personnages que j’aimais. Pourtant je sentais de l’exploit, du miraculeux, une force qui transperçait la nuit de son sabre vibrant. Elle était toujours là, elle avait traversé tout ça sans jamais s’abandonner.
Tellement vieille, elle n’en revenait pas quand je lui rappelais son âge : « 93 ans » disait-elle, du fond de son abîme secret « le temps est passé si vite, je n’aurais jamais cru devenir si vieille, après tout ça… »

Au-delà de ces heures, nous nous apprivoisions et le silence avait ce goût profond d’une longue et secrète prière.

Un jour, elle est partie très loin, au-devant de moi-même. La fatigue de son corps comme un beau fruit trop mûr a engendré mon bourgeon sans pouvoir le retenir.
Son enterrement sera à jamais sculpté sur les coteaux de ma mémoire.
Je voulais une fête ! Dégager le fardeau, soulever le couvercle pour laisser l’oiseau prisonnier s’envoler d’elle. Il était grand temps de sauter la barrière pour rejoindre son île.
Mes amis étaient là. Vingt, vingt-cinq ans tout au plus entourant de leurs jeunes cœurs son vieux corps abîmé. Le souvenir d’une dame aussi, une grande dame représentante de Dieu. J’avais hésité à l’inviter tant à cette époque mon rapport au divin était cynique.
Pourtant ce jour-là, tous ensemble nous avons hissé la grand-voile et le vent est venu balayant l’hiver de sa vie.
Tous ont cru qu’elle allait se réveiller, se relever tant l’énergie portait une étoile à son front.
Sans doute avaient-ils raison, elle venait de vivre le grand passage. On la croyait derrière nous ; elle était devant, nous montrant le chemin.

Je voudrais qu’elle sache que ce trésor légué est graine offerte au monde germant jusqu’à la sève.

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