Je vous livre avec délicatesse et émotion un petit texte tiré de l’un de mes romans plus ou moins autobiographique : « Dans une chambre secrète… ». j’ai une affinité particulière avec l’écriture de portrait de personnes qui ont croisé, ou pas, ma vie mais avec lesquelles un lien existe….

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Je n’en crois pas mes yeux, c’est un très vieux monsieur… Tellement beau avec sa canne se tenant là, debout, comme au portail de sa vie, n’attendant rien, juste ce qui doit venir tel le gardien du temple des souvenirs. Quelle grâce !
Il m’ouvre sa porte avec un tel sourire, une telle bonté que je ne peux qu’entrer dans sa vie comme dans un tableau de maître et ressortir comblée…
Je le reconnais…
Un tout petit rien, sa vie qui devient très vite un grand tout sous mon regard. Une jeunesse passée dans le ventre de la terre : Germinal, les corons du nord, tous autant nourriciers que meurtriers. Dur, pesant, noir. Pourtant, comme on descend au fond de soi, il a su remonter des abîmes la fiole de l’intime du vivant pour me l’offrir, bien des années plus tard, dans sa maison au soleil.
Sans éclat sa maison au soleil !
Juste le bistrot du coin. Minuscule café de banlieue rouge avec de la buée sur les carreaux. A priori, c’était plutôt le rude qui se dégageait ici. On venait déposer la misère sur le comptoir, briser le rythme lancinant des gestes répétitifs de l’usine du coin. La vie semblait comme un couloir étroit éclairé seulement par quelques lanternes…
Mais pour cette petite fille que j’aperçois maintenant la main bien au chaud dans la sienne, rieuse, fière d’être là avec ce vieux monsieur, le brouhaha incessant résonnait comme un chœur de messe dont la Gitane maïs était l’encens. Les dents jaunes, les bleus de travail, les ballons de rouge et les rides épaisses formaient les vitraux colorés de ce sanctuaire pour ouvriers. Une alchimie se produisait dans le regard de tous ces hommes à la vie dure quand nous franchissions le seuil de la porte : un arc-en-ciel riait subitement, les blocs de granit fondaient.
Ah, le diabolo grenadine, la fiole de l’intime, offert chaque fois avec tant de tendresse par le patron du café, qu’aujourd’hui c’est seulement dans les grandes occasions que j’ose faire cette demande au serveur de café.

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